Trois unions, trois échecs
Au moins les trois experts sont-ils d'accord pour reconnaître à ... (ma mère) une "névrose de destinée" qui détermine son sujet à se placer lui-même en situation d'échec, d'appeler en quelque sorte sur lui une fatalité dont il attribue les coups à une persécution universelle. Et dieu sait que les échecs, ...(ma mère) les a collectionnés dans sa vie. Dès que le Président du tribunal lui donne la parole, elle les racontes dans un récit haletant, une tirade d'une demi-heure où elle saute, sans reprendre son souffle, des malheurs de son enfance à ses infortunes conjugales, en passant par les persécutions que lui auraient infligées sa mère et sa soeur ainée. Seul le père trouve grâce à ses yeux, qu'elle présente comme une autre victime des "femmes commandantes" de la famille.
L'enfance? Elle allait à l'école quand il ne lui fallait pas remplacer, auprès du petit-frère, la mère occupée aux travaux des champs. Les études étaient le privilège de M... J... C..., la soeur ainé, qu'elle rend responsable de tous ses malheurs et à qui elle voue une haine presque palpable. C'est pour échapper à cette atmosphère étouffante qu'en 1973, "elle épouse le premier venu" , Monsieur B dont elle a trois enfants. C... B..., F... B, et E... B. Mais le mari est un fieffé coureur, et un divorce met fin, en 1979, à cette première expérience conjugale. ...(ma mère) rentre "à la maison" par la petite porte, pour y retrouver soutient-elle, l'hostilité et les reproches. En 1982, elle croit saisir une deuxième chance en allant partager la vie de Monsieur D, lui-même séparé de sa femme, et avec qui elle a une fille, (donc son 4ème enfants) L... D. Mais le nouveau compagnon, après avoir comparé les avantages et les inconvénients des deux partenaires préfère se rabibocher avec son épouse. Deuxième retour au bercail, avec le sentiment d'une défaite aggravée.
La vie doit décidément une revanche à ...(ma mère). Courtisée par Monsieur R (mon père), elle exige et obtient de lui le mariage. Il prend les deux filles avec la mère, lui fait des jumeaux, N... R, et J... M... R (moi), nés à la fin de l'année 88. Mais elle ne tarde pas à lui reprocher ses brutalités envers les enfants, et son attitude rien moins que paternelle avec l'aînée. L'accusée raconte dans le détail une scène épouvantable où son mari, nu comme un ver, tente d'enfoncer la porte de la jeune fille, puis retourne sa colère contre elle, qui veut l'en empêcher, et l'étrangle plus qu'à moitié. Etrangement, aucune question ne sera posée à Monsieur R (mon père) sur cet épisode, au cours de sa déposition.
Les deux vérités
Nous sommes alors en 1991, et ... (ma mère) se réfugie derechef avec C... B, la fille ainée, L... D, et les jumeaux (donc 4 de ses enfants, moi y compris), dans la ferme paternelle. Entretemps, M... J... C... (la soeur de ma mère) , qui a suivi des cours par correspondance et passé des examens, est entrée dans la police nationale. Elle travaille à Paris au ministère de l'intérieur, et ne rentre à Febvin-Palfart, que le week-end. Toutefois, elle obtient bientôt sa mutation au Touquet et prend de nouveau le gouvernement de la maison. Sur les rapport qui régnaient dans la famille, il existe, comme dans le cas des experts, deux vérités rigoureusement contraires. D'un coté, M... J... C... (sa soeur), lunifiante, qui impute à sa soeur "de la susceptibilité", parle simplement de "contrariétés" et admet que ... (ma mère) "prenait mal les réflexions faites à ses enfants"; Monsieur C (son père) vieil homme malade et désarmé, qui désigne C... B (ma soeur ainée) et ses exigences de jeune fille "moderne" comme la source des conflits, I... C... (sa mère), qui prend le parti de M... J... C... (la soeur ainée de ma mère) "C'est elle qui payait..." De l'autre, C... B...et ses deux frères, qui ont vu leur mère frappée par sa soeur et la grand mère et le premier mari: huit jours avant le mariage, il a vu M... J... C... et sa mère traîner ... (ma mère) par les cheveux et la ruer de coups. Sans qu'on puisse démêler autrement que par impression où est la vérité, il est question de nourriture comptée, de fusibles enlevés par représailles, de portes fermées à double tour. La certitude, c'est qu'il régnait dans la maison une atmosphère irrespirable, et que les deux garçons ont vite choisi d'aller respirer ailleurs, auprès de leur père, sans espoir de retour.
"Il était trop tard..."
... (ma mère) a écouté les dépositions en rongeant son frein. Lorsque le Président lui redonne la parole pour le récit des heures qui ont précédé le drame, c'est comme un barrage qui cède, un torrent de mots où le coeur se débonde. Et elle en a à dire! Le discours coule d'un seul jet, sans trébucher sur les mots, sans jamais reprendre haleine, véhément, irrépressible, comme une vérité jetée à la face du monde. Tout y passe: la méchante querelle à propos d'une invitation à la communion d'un neveu, qui rebondit, s'envenime, s'exaspère jusqu'aux coups infligés par la mère et la soeur; la visite du médecin appelé pour administrer un calmant; la pilule qu'on veut lui faire prendre et qu'elle jette à la poubelle; le départ de sa fille ainée éloignée chez une amie; la chambre où l'on enferme ...(ma mère) à double tour; le coup de grâce venu de sa mère: "Fais ton baluchon! Fous le camp! " ;
la fuite avec L... D... et les jumeaux, qui ont 3 ans 1/2, et à qui ... (ma mère) annonce: "Faites votre prière, on va aller retrouver le bon dieu". Et L... D (ma soeur) qui prie à haute voix, tout le long du chemin, jusqu'au pré écarté où elle pressent l'imminence du drame. L'enfant, épouvantée, demande à téléphoner à sa soeur aînée. Sa mère lui donne trois francs, la laisse partir, reste seule avec les jumeaux. Le mélopée, lancinante, (elle a duré 25 minutes) s'interrompt ici dans les sanglots. L'accusée passe sous le silence. Peut-être les mots ne peuvent-ils pas franchir ses lèvres, la scène qui suit: les deux enfants allongés dans l'herbe, neutralisés par une bombe lacrymogène, et dont elle tranche les veines des deux poignets, et des chevilles avec un cutter, avant de se terrer pendant trois jours dans les bois. Madame R, (une voisine), alertée par L... D..., accourt. La reprend et se termine le récit de ...(ma mère): "il était déjà trop tard...". Trop tard pour la jumelle vidée de son sang, pas pour le jumeau qui sera sauvé.Voilà mon histoire, j'ai préféré ne pas vous l'a raconter de moi même, mais par l'intermédiaire d'un journaliste qui était au procès de ma mère. Ce qu'il ne dis pas, c'est qu'au moment où la voisine arrive ma mère est encore là, et l'a menace. Cette femme est donc repartie, mais et revenue avec un ami armé d'un fusil. Et c'est a ce moment qu'elle c'est enfuit.
Mais aussi qu'elle n'a pris que 6 ans, pour avoir tuée une enfant, et avoir tentée d'en tuer un deuxième. Elle n'en fera que 4, relachée pour bonne conduite, et la justice lui a retrouvé un boulot, c'est pas beau? Dans une école, avec des gamins sans défense, hé oui.